"Pierre m'aimes-tu ?"

          Simon, fils de Jean, m’aimes tu ? ». Cette phrase de Jésus à Pierre nous est familière. Nous l’avons lue, entendue, de nombreuses fois. Et pourtant, en saisissons-nous vraiment la portée ?
Dans ce texte, Pierre a encore le premier rôle. Et pourtant, cette fois-ci, il n’est pas à son avantage. Il suffit pour cela de se rappeler que la dernière rencontre entre Jésus et lui a été l’arrestation de Jésus, et surtout les trois reniements de Pierre (Jn 18,27). Trois reniements à ce moment-là, trois demandes de Jésus « Pierre, m’aimes-tu ? », on assiste sans doute ici au pardon que Jésus donne à son Apôtre. Mais est-ce seulement cela ? La traduction française insiste dans les deux premières demandes : « Pierre, m’aimes-tu vraiment ? ». Pourquoi ce vraiment, absent dans la troisième demande au verset 17 ?n grec, langue originale du texte, deux mots coexistent dans ce texte pour dire l’amour, le mot agapè et le mot philia. Le premier désigne le plus haut degré de l’amour, l’amour totalement désintéressé, l’amour gratuit, l’amour parfait, en d’autres termes l’Amour de Dieu. On peut ici parler de charité, dans son sens le plus grand, celui de la vertu théologale. L’agapè ne peut donc venir que de Dieu, qui nous donne d’y participer, mais ne saurait être atteint par nos seules forces. A l’inverse, le terme philia désigne l’amour d’amitié, qui est un amour humain, et uniquement humain. Attention cependant à ne pas le dévaloriser pour autant, car la philia est dans la pensée grecque une forme très noble d’amour et le lecteur antique de la Bible ne pouvait y voir quelque chose de péjoratif. Avec cela, essayons d’affiner notre lecture du texte. Le premier échange entre Jésus et Pierre est le suivant :


« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment (agapè), plus que ceux-ci ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime (philia). » Curieux décalage, puisqu’à un amour de charité, Pierre répond par un amour plus faible. Mais surtout, on peut s’étonner de la comparaison avec les autres disciples que semble faire Jésus (plus que ceux-ci). Jésus semble dire : « As-tu plus de charité qu’eux ? », et donc as-tu reçu un don plus grand que les autres disciples ! Si la question de Jésus semble étrange, la réponse de Pierre est décalée : « oui, je suis ton ami »  Le oui de la réponse à la question semble alors contredit par le philia utilisé ensuite. Dans le deuxième échange, on a alors une légère variation : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment (toujours agapè) ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime (toujours philia). » La comparaison avec les autres a disparu. Mais hormis cela, pas de changement, toujours un décalage entre les deux formes d’amour entre la question de Jésus et la réponse de Pierre. En revanche, on a un changement de taille dans le troisième et dernier échange : «  Simon, fils de Jean, m’aimes-tu (philia) ? » Pierre fut peiné parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait : « M’aimes-tu (philia) ? » Il lui répond :
« Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. »
Jésus a changé de vocabulaire, il ne demande plus l’agapè à Pierre.


Que comprendre de cela ? Il me semble que nous pouvons en retenir deux choses. La plus importante vient du changement que Jésus fait entre agapè et philia dans le troisième échange : Jésus montre à Pierre ici que celui-ci ne peut avoir un amour parfait par ses seules forces. Seul, il ne peut atteindre que la philia. L’agapè ne peut lui être que donnée par Jésus. Et pour comprendre cela, il a eu besoin que Jésus se mette à son niveau. L’autre découverte de Pierre vient de la suppression de la comparaison : si l’agapè ne peut être que donné par Jésus lui-même, quel sens a la comparaison avec les autres ? Comment Dieu pourrait-il faire une comparaison entre ses dons aux hommes ? Ce passage est donc pour Pierre le moment où il doit accepter qu’il ne peut, avec ses propres forces, qu’être limité et faillible. Il doit donc apprendre à s’en remettre à Jésus et à ne pas chercher à être seul le meilleur. Douloureux apprentissage qui explique qu’il soit peiné. Mais apprentissage nécessaire pour être pasteur de l’Eglise comme lui demande Jésus.


De même,
ce texte est pour nous l’occasion de nous rappeler que Dieu se met à notre niveau, pour nous permettre de l’aimer à notre mesure. Dans un monde où la performance est exaltée, dans notre relation à Dieu, nous n’avons pas à être le meilleur, seulement à aimer à notre mesure, comme nous le pouvons. Dieu nous donnera le reste. Quelle libération pour nous ! Encore une occasion de rendre grâce.

 

Florent Boisnault
Séminariste du diocèse de Clermont